.....Je m'appelle Séverine, mes cheveux sont blancs comme l'écume des vagues et mes yeux ont la couleur que la mer veut bien leur prêter à chacun de ses reflets changeants. Bien sûr, les ans ont dessiné, creusé des rides sur mon visage, mais elles ne sont que le miroir d'une vie bien remplie et gorgée d'efficience ! Allongée à plat dos sur mon lit d'hôpital, les yeux rivés sur le plafond, la bouche sèche, la fièvre perlant mon front de ses sueurs capricieuses, j'attendais avec impatience que la nuit m'accorde sa fraîcheur, et le ciel, sa clémence. Le personnel hospitalier poursuivait sa course folle dans les couloirs, ne s'octroyant nul répit, faisant face à la conjoncture pressante avec une déontologie exemplaire. Cependant les effectifs restant moindres, la situation devenait angoissante. Ciel, quelle chaleur !
Savez-vous, douce journaliste, que j'ai souvenance des draps humides dans lesquels j'ai trouvé un confort de fortune. Pareillement, j'ai gardé le goût des nombreux gants de toilette gorgés d'eau, où je puisais une once de fraîcheur. Mieux encore, j'entendais les mots rassurants de mon infirmière promettant la fin de la canicule pour le lendemain.
Les jours passèrent d'égale chaleur et mon épuisement se révélait inéluctable ! Je puis vous assurer que le personnel soignant a toujours été à la hauteur de mon attente, et que son attention n'a jamais failli. Pourtant je garde dans mon cœur une plaie encore béante, celle que vous soulignez dans votre article : le manque de moyens.
Ainsi, mon adorable, je me confie à vous, et pour vous seule j'ouvre mon livre, celui d'un passé à présent archivé. L'indifférence voyez-vous, mon âge croit la reconnaître et je subodore même, ne pas avoir fait largesse de son éventail. Dans sa grande mer, elle engloutit avec avidité les blessures infligées par ses véritables piranhas que sont ses multiples facettes. Combien de bouteilles y ont-elles été jetées, transportant un message de soutien ou d'espoir ? Combien parmi elles se sont-elles rompues contre falaises et rochers à point nommés : égoïsme, ingratitude ou inconscience ? Il y a-t-il vraiment une si grande différence entre tous ces rocs-là ? La réponse semble habiter le cœur de chacun.
Mon âge tend à vous dire qu'il m'a fallu du temps pour me jouer de ces vils sentiments et défier leurs regards. Je m'en suis défendue sans cesse, armes aux poings, et je puis vous assurer que l'indifférence blesse bien plus lorsque l'on en devient la cible. Peut-être vous semblé-je forte ? N'en croyez rien ! Car si mes yeux sont si clairs, c'est parce que l'eau de mes larmes salées en a délavé leur couleur marine.
Peut-être suis-je à juger, peut-être même à blâmer, mais personne ne détient la main de Dieu. Dieu pour les uns, Allah pour les autres, destin pour certains ou encore fatalité. Cependant une chose est certaine : que l'on soit riche, que l'on soit pauvre, gentil ou méchant, nous sommes tous un jour devant la même justice : celle du Grand départ… Favorablement, le Tout Puissant sait reconnaître ses ouailles.
Pour moi, ce dernier jour fut le 24 juin 2003. C'était le jour de la saint Jean. J'aurais dû avoir quatre-vingt-dix ans au mois de juillet. Pourtant, je suis partie dans une autre vie, dans un autre monde. Vieille ! Je me suis sentie vieille, si vieille ! Tellement vieille… au risque de vous choquer par l'usage de ce mot. Quelle importance peut avoir aujourd'hui l'emploi d'un mot plutôt que d'un autre ? En suis-je pour autant incorrecte ? Diriez-vous qu'à mon âge, je ne suis point vieille ?
Depuis la voûte céleste, je regarde, juchée sur la plus haute marche divine, le monde affronter les doutes, défier les événements, courir en tous sens, bousculer les convenances, cultiver l'indifférence et piétiner leurs semblables. Un goût d’amertume et de déception se dessine sur mes lèvres affinées, mais je garde la tête haute, délivrée de cette foule, et retrouve la force dans mon nouvel ailleurs. Force de pouvoir enfin dire ce que je n'ai pas eu le temps de dire, par manque de temps, par trop de maux. Les années s'écouleront, les générations se suivront, mais les mots continueront. Car dans mon immensité, j'écrirai, encore et encore, sur mon papier de coton. Mes lignes ne tariront jamais car j'ai toute l'encre de mes yeux pour écritoire, et l'éternité pour sablier.
Un jour, qui sait ? Eole se fâchera, il enverra son souffle démentiel sur terre, et peut-être que l'un de mes écrits singuliers, moi l'écrivain de l'ombre, arrivera par miracle sur votre terrasse ou votre balcon, car il n'est hélas de moindres maux qui ne s'expriment un jour ou l'autre.
Me croyez-vous ? Car ce que cette jeune journaliste ignore, et c’est bien là que le bât blesse, c’est que j’étais... sa grand-mère !
FIN
